IA et éducation : apprendre mieux sans penser moins

Oct 5, 2026 | Orientation, formations & métiers

L’intelligence artificielle rend-elle les adolescents plus sots ? Préfigure-t-elle l’avènement d’une génération incapable de penser ? La question est brutale. Elle a pourtant commencé à poindre chez les enseignants, dans les travaux de recherche en neurosciences, dans les instances internationales.

Sur le même sujet • Formations en intelligence artificielle et métiers de l’IA : ce qu’il faut savoir

Les élèves manipulent l’IA générative bien plus rapidement et facilement qu’ils ne comprennent la mécanique newtonienne en physique ou les probabilités conditionnelles en mathématiques.
Un tiers des lycéens et un quart des collégiens utilisent l’IAG plusieurs fois par semaine, voire tous les jours ou presque selon les résultats d’un questionnaire en ligne diffusé par Les Cahiers pédagogiques entre le 4 décembre 2024 et le 4 mars 2025.

ChatGPT, Claude et consort sont devenus les nouvelles ressources d’une génération d’élèves qui, pour certains, ont cessé de disserter, de lire et de résumer un roman ou de résoudre une équation.

A l’instar de toute technologie innovante adoptée avant d’être comprise et régulée, les IA se répandent à la vitesse d’un prompt, sans réel mode d’emploi, sans véritable garde-fou, sans le recul qui permettrait de distinguer l’instrument émancipateur de l’outil qui asservit.

L’invention de la calculatrice de poche n’a pas complètement empêché l’apprentissage du calcul à l’école. Pas plus qu’un correcteur orthographique ne devrait freiner celui de l’orthographe.
Chaque avancée majeure a charrié son lot de promesses et de réticences. L’IA générative change cependant un tantinet la donne en cela qu’elle ne se contente plus d’aider à apprendre, à raisonner, à comprendre, à penser ou à penser mieux, elle peut penser à la place de l’élève sans lui apprendre quoi que ce soit.

Faut-il pour autant considérer la déclaration de Claude Allègre alors Ministre de l’Education Nationale de Lionel Jospin – « les maths sont en train de se dévaluer, de manière quasi inéluctable. Désormais, il y a des machines pour faire les calculs » (1999) – comme la sinistre prophétie de ce qui adviendra avec l’intelligence artificielle ?

Un meilleur apprentissage est-il encore envisageable, voire souhaitable, quand on apprend avec une IA ?

chercheuse Margarida Romero

Fonctionnement du cerveau, modalités et efforts d’apprentissage avec ou sans IA, enjeux démocratiques… Nous avons sollicité l’expertise de Margarida ROMERO, professeure-chercheuse à l’Institut de recherche sur l’intelligence artificielle (IIIA-CSIC) de Barcelone, pour y voir plus clair.

 

Que fait le cerveau quand il apprend ?

Les dizaines de milliards de neurones du cerveau et les zones cérébrales qu’ils occupent sont interconnectés. Ce sont ces connexions, ces partages d’informations qui permettent de parler, de chanter, de bouger, de sourire… et d’apprendre.

L’apprentissage favorise la création de nouvelles connexions qui se développent et se renforcent lorsqu’elles sont mobilisées, ou s’étiolent quand elles ne sont plus utilisées.
Ce sont ces créations ou ces modifications des réseaux neuronaux qui permettent l’apprentissage de la lecture, la résolution des problèmes, la pratique d’un sport ou d’une activité artistique…

Apprendre est un processus complexe qui sollicite l’attention et la concentration, muscle la mémoire et dans le cadre duquel les émotions, le plaisir, stimulent la motivation et confèrent du sens à ce qui est appris.

fonctionnement du cerveau

Nous sommes bien plus qu’un cerveau et nous devons considérer tant notre corporéité que notre environnement culturel et social. Nous pensons avec ce que nous avons appris, avec le langage, avec les autres et avec les outils de notre culture. Mémoriser, raisonner ou créer, c’est donc mobiliser des connaissances et des processus cognitifs, mais aussi les inscrire dans une activité située et porteuse de sens. Depuis une perspective socioculturelle, la pensée se développe dans des systèmes d’activité où interagissent le sujet, les outils cognitif comme l’IA, les autres personnes avec lesquelles nous collaborons et les règles que nous nous donnons. L’intelligence humaine doit s’inscrire dans une démarche de sens pour porter un jugement et garder une agentivité* créative et transformative.

Margarida ROMERO

* capacité d’une personne à agir intentionnellement sur ses choix et ses actions

Déléguer à l’IA ce qui relève de l’apprentissage, c’est abandonner ses capacités de penser !

Lorsqu’un collégien, un lycéen ou un étudiant confie à une intelligence artificielle le soin de réfléchir à sa place, il perd tous les avantages de l’apprentissage. Et avec eux tous ses bienfaits cognitifs.

Tout dépend de ce que nous déléguons à l’IA. Si l’IA produit à notre place un résumé, un raisonnement, un texte ou des idées, nous avons moins d’occasions d’exercer les processus cognitifs correspondants. Le risque est celui d’une délégation cognitive excessive. Pour cela, il faut préserver le goût et le sens de l’effort au sein de l’école, l’université, notre famille et au niveau de la société.

Margarida ROMERO

IA et éducation

Un collégien, un lycéen, un étudiant peuvent solliciter une IAG pour apprendre…

A l’instar du sportif qui use de produits dopants pour accroître ses performances et a pour seul objectif la victoire, l’élève peut avoir recours à l’IA dans le seul dessein du résultat.

L’utilisation systématisée d’une IA pose donc la question du rapport à l’effort. Pourquoi apprendre ? Pourquoi mobiliser mon cerveau et ma concentration pour chercher, raisonner, créer, tester, corriger, recommencer… si je dispose d’un moyen 1000 fois plus rapide de le faire à ma place ?

Comme le souligne Margarida Romero, il est néanmoins possible d’utiliser à bon escient une intelligence artificielle dans une perspective d’apprentissage, sans lui déléguer l’effort d’apprendre, essentiel au développement du cerveau.

Lorsqu’elle soutient l’apprentissage plutôt qu’elle ne le remplace. L’IA peut expliquer une notion difficile, donner un indice, poser des questions, fournir un retour critique ou confronter l’élève à une autre solution. Il faut également privilégier, lorsque cela est possible, des IA souveraines et conçues pour des usages éducatifs, et en faire un usage raisonné et frugal.

Une stratégie que nous avons développée dans nos recherches (Romero, 2025) consiste à d’abord penser et essayer par soi-même, puis consulter l’IA, et enfin comparer, vérifier et améliorer. Introduite après un premier effort autonome, l’IA peut ainsi jouer un rôle d’étayage, en aidant l’élève à enrichir, questionner et améliorer ses idées initiales.

Car l’effort est essentiel à l’apprentissage. C’est comme l’exercice physique : prendre l’ascenseur permet d’arriver plus vite, mais ce n’est pas l’ascenseur qui développe nos muscles. L’IA crée donc un paradoxe : elle nous permet d’éviter précisément certains des efforts cognitifs dont nous avons besoin pour apprendre. Si mon objectif est simplement d’obtenir un résultat, déléguer peut être efficace. Mais si mon objectif est d’apprendre à écrire, raisonner, résoudre un problème ou penser de manière critique, une partie de l’effort constitue précisément l’apprentissage.

Margarida Romero

 

apprendre avec une IAG

À l’EMLV, apprendre à piloter l’IA, c’est aussi cultiver les compétences qui feront la différence dans la vie professionnelle : analyser, faire la synthèse et décider. Dès la première année, les étudiants expérimentent ses usages dans leurs cours et leurs projets. L’IA représente aujourd’hui 11 % des crédits ECTS du cursus : ils travaillent notamment avec des learning robots et découvrent l’IA agentique, capable d’enchaîner des tâches pour atteindre un objectif. Mais chaque résultat appelle des questions : sur quelles données repose-t-il ? Que faut-il vérifier ? Quelle décision prendre ? Cette pratique de l’esprit critique les aide à rester maîtres des technologies et de leurs choix.

Valérie Fernandes, Directrice de l’EMLV

IA et liberté

Pour l’école d’ingénieurs UniLaSalle, l’IA générative peut être un formidable assistant pédagogique, à condition de ne remplacer ni la réflexion de l’étudiant, ni le geste de l’enseignant. C’est le principe central de sa Charte de l’IA. Quel que soit le campus, les étudiants valident des compétences fondamentales en IA, développent leur esprit critique et co-construisent leur convention d’usage. L’IA accompagne aussi les enseignants dans la conception de leurs cours et l’évaluation des étudiants. Le cap reste la maîtrise des connaissances fondamentales de l’ingénieur : tout usage de l’IA est déclaré, et une soutenance vérifie l’appropriation réelle du sujet pour chacun.

Julien DUQUENNOY & Jérôme GORIN, enseignants-chercheurs à Unilasalle

IA et éducation ou éducation à l’IA ?

« Lier et lire c’est les mêmes lettres » a dit Jacques Lacan il y a un demi-siècle.

Ce lien à soi, à l’autre, au monde, à la société, que permettent la lecture, l’écriture et plus largement le langage, constitue le socle d’une jeunesse apte à penser librement. L’essor de cette autre forme de langage que sont les LLM et qui a absorbé des siècles de savoirs humains oeuvre, peu ou prou, pour « penser » en lieu et place des humains.

En matière éducative, l’utilisation inappropriée des intelligences artificielles peut-elle remettre en cause cet enjeu démocratique de former des esprits libres ?

Le risque existe si nous leur déléguons non seulement la recherche d’information, mais aussi la construction de nos raisonnements et de nos jugements.

Penser librement suppose de disposer de connaissances propres, de confronter les sources et les perspectives, d’argumenter, de douter et de savoir réviser son jugement.

L’enjeu éducatif n’est donc pas d’écarter l’IA, mais de préserver notre agentivité : utiliser l’IA pour confronter et enrichir notre pensée plutôt que pour penser systématiquement à notre place.

C’est aussi un enjeu démocratique, car former des citoyens capables de construire, justifier et discuter leurs propres jugements suppose qu’ils restent acteurs de ces processus.

Margarida ROMERO

Rédacteur : Eric Eymard